Pourquoi n’y a-t-il pas plus de bâtiments en bois en France?

En France, le secteur de la construction contribue à 26 % des émissions directes de gaz à effet de serre, jusqu’à 40 % si l’on inclut les émissions indirectes. Leur contribution aux efforts nationaux est donc essentielle pour se rapprocher de la neutralité carbone nécessaire à l’équilibre climatique.

En regardant de plus près les chiffres, on s’aperçoit qu’une grande partie de ces émissions provient de la phase de production et de construction, et donc des matériaux utilisés. Bien que ces résultats dépendent largement du type d’énergie utilisée lors de l’exploitation du bâtiment et de son isolation, il montre qu’une grande partie des émissions est concentrée dans les premières années du cycle de vie du bâtiment. Aujourd’hui, la production de produits cimentaires en est la principale source.

L’une des voies possibles pour améliorer ce bilan repose sur l’utilisation de produits de construction dont la production est moins intensive en carbone. L’utilisation accrue du bois est donc un levier potentiellement important pour réduire ces émissions de gaz à effet de serre. En 2018, seulement 6,3 % des maisons neuves étaient en bois.

Développer le stockage du carbone

Dans un contexte d’urgence climatique, le temps est l’élément le plus précieux. Et c’est précisément cette fois que les produits du bois livrent grâce au stockage temporaire de carbone. Car l’arbre, durant sa croissance, séquestre du carbone.

L’utilisation de produits bois pour la construction prolonge donc la durée de vie utile de ce matériau et évite le dégagement de carbone en fin de vie de l’arbre. Le carbone stocké par les arbres reste séquestré dans les produits du bois. La durée de vie de ces éléments utilisés dans les bâtiments étant relativement longue – de 50 à 100 ans selon les ouvrages – cette séquestration temporaire constitue un élément intéressant dans le développement du « puits de carbone ».

A cela s’ajoute l’effet de substitution des produits bois : leur production génère moins d’émissions de gaz à effet de serre que leurs substituts fabriqués avec d’autres matériaux ; par conséquent, son utilisation a un effet positif sur la réduction des émissions. Et si le bois en fin de vie utile est réutilisé ou valorisé à des fins énergétiques, il peut encore contribuer à réduire les émissions du secteur.

La stratégie nationale bas-carbone, feuille de route dans la poursuite de l’objectif de neutralité carbone, ne s’y trompe pas et fixe des objectifs élevés pour accroître l’utilisation de ce matériau : augmenter la vente de bois de près d’un tiers d’ici 2050 ; massification du bois pour les produits de construction ; développement de l’éco-conception des bâtiments réalisés avec ce matériau.

Cependant, il est essentiel d’évaluer l’impact d’une utilisation plus fréquente du bois pour la construction.

Les vertus du bois

L’utilisation du bois agit, comme nous venons de le voir, à deux niveaux : la substitution (les émissions sont évitées) et la séquestration (le carbone est stocké).

L’intérêt du carbone stocké réside dans l’intégration de la chronologie des émissions, puisqu’il permet de lisser les émissions dans le temps. L’utilisation du bois pour une utilisation à long terme, comme dans la construction, retarde l’émission de CO2 qui sera produit à la fin de la vie utile du produit, lors de l’incinération ou de la décomposition du matériau.

Ce changement entraîne une augmentation des puits de carbone forestiers, du fait de la croissance de nouveaux arbres de remplacement, mais aussi une diminution de l’impact cumulé du réchauffement climatique, calculé pour mesurer l’effet des émissions de gaz à effet de serre en kgCO2. -équivalent (kgCO2e). Car l’impact cumulé prend en compte l’effet annuel d’une émission jusqu’à un horizon temporel, défini en 100 ans par le GIEC. Par conséquent, la variation des émissions influence directement l’impact cumulatif.

L’approche statique classique suppose un bilan neutre du carbone vivant tout au long du cycle de vie : ce qui a été séquestré lors de la croissance de l’arbre sera réémis en fin de vie. Une approche dynamique, quant à elle, permet de tenir compte de l’effet tampon, en intégrant le temps de latence entre les émissions. Ainsi, l’approche statique considère cette éventuelle réédition sans tenir compte des effets positifs du retard, alors que l’approche dynamique en tient compte.

Cette approche dynamique est utilisée pour comparer deux structures, bois et béton, à l’échelle d’un bâtiment. Le bilan est là : à niveau d’isolation équivalent, la structure bois permet d’économiser 300 à 500 kgCO2e/m2.

L’étude de l’augmentation de l’utilisation du bois pour la construction neuve dans le parc immobilier français montre également l’intérêt du stockage que ce matériau permet : dans l’hypothèse où la part du bois pour la construction triplerait d’ici 2050, et la croissance du parc immobilier stock de 1% par an, on obtient une réduction de l’impact carbone d’au moins 11%.

La filière bois française

Grâce à ces multiples atouts, la construction bois gagne en popularité et se diversifie. Aujourd’hui, il existe de nombreux exemples de bâtiments fabriqués à partir de ce matériau. Les labels et les lois intègrent également la prise en compte de l’empreinte carbone dans les bâtiments et favorisent même le stockage. Mais la massification de son utilisation est encore loin.

La compréhension des problématiques économiques et environnementales liées à cette utilisation nécessite une bonne connaissance des caractéristiques de la filière forêt-bois française. Pour permettre une intensification de l’utilisation du bois, il est nécessaire que les ressources forestières fournissent la matière première en quantité suffisante et dans de bonnes conditions de durabilité. C’est le cas de la France.

Chaque année, seuls 54% de l’augmentation annuelle du bois sont exploités, ce qui implique que la ressource forestière ne cesse de croître. Cela signifie également une augmentation du puits de carbone forestier à court terme. Cependant, la pérennité de ce puits n’est pas forcément garantie, notamment en raison des aléas climatiques.

On estime aujourd’hui que le stock forestier sera perdu entre 10% et 30% d’ici 2050, selon les perturbations et les prévisions climatiques.

Des ressources pas toutes utilisables

Il faut également distinguer la disponibilité brute, c’est-à-dire la différence entre l’accroissement naturel et les prélèvements, et la disponibilité réelle. Cette restriction dépend à la fois des coûts d’exploitation et des facteurs comportementaux des aménagistes et des propriétaires forestiers.

La faiblesse de cette mobilisation du bois national provient des coûts d’exploitation élevés de certaines forêts (en montagne par exemple) et d’un fort morcellement de la propriété forestière en France. Les trois quarts de la forêt sont privés et 80% de sa surface correspond à de petites exploitations de moins de 25 hectares, sans compter les zones de protection où l’exploitation forestière est restreinte.

La filière française du bois forestier connaît également un important déficit commercial qui cache certaines disparités : si la France exporte son bois brut, elle importe du bois transformé. Une grande partie de ce déficit provient du secteur de la construction, en raison d’une offre insuffisante et de la très forte compétitivité internationale de certains produits. Ainsi, une plus grande utilisation du bois domestique dans le secteur de la construction aurait l’avantage de réduire ce déficit de la balance commerciale.

Au déficit commercial de la filière forêt-bois s’ajoute le manque de coordination et d’entente entre les acteurs forestiers. Le secteur n’est actuellement pas adapté à une utilisation prolongée du matériau. La concurrence interne limite son développement, notamment celle entre le bois de construction et la dendroénergie. Cependant, ces deux types de produits ont un grand potentiel de complémentarité dans la mesure où ils ne nécessitent pas le même type de bois.

Une mauvaise réputation

Si l’intérêt du bois pour la construction est confirmé par une série d’études scientifiques, les rendements fluctuent selon les méthodologies utilisées : les méthodes de comptabilisation du carbone de la biomasse par une approche dynamique, on l’a vu, sont encore peu développées. Un flou dont souffre aujourd’hui le secteur.

Ce matériau fait également l’objet de nombreuses idées reçues : risque d’incendie, termites, humidité, fragilité… Cependant, le bois vendu est soumis à des normes strictes et possède, naturellement ou après traitement, un bon comportement au feu et une protection contre les insectes.

Capable de gonfler avec l’eau, le bois est aussi un régulateur naturel du taux d’humidité, ce qui n’est pas le cas du béton. Certains bois, comme le bois lamellé-croisé ou le CLT, confèrent également aux constructions une résistance étonnante dans les zones à risque sismique.

Façons de changer le jeu

Pour lever ces freins dans le secteur de la construction, plusieurs pistes peuvent être envisagées. De manière générale, on peut dire que des politiques d’incitation par les prix pourraient contribuer à promouvoir l’avantage carbone de l’utilisation du bois comme substitut à d’autres matériaux.

L’incorporation d’une taxe sur le carbone à l’échelle de l’économie serait utile : le matériau en bois est moins intensif en carbone que les autres matériaux, de sorte que son prix serait moins affecté par une taxe sur le carbone. Etant donné que le secteur de la construction se caractérise par le long terme, il faut cependant que l’évolution future de ladite taxe soit connue de manière prévisible et crédible par tous les acteurs.

Au-delà d’une politique climatique globale, une série de leviers sectoriels peut également être envisagée. Le choix du matériau de construction se fait au niveau local, en fonction de choix techniques (caractéristiques de l’essence, climat local, réglementation), économiques et culturels (usage constructif, existence d’un matériau traditionnel, réglementation urbaine).

Différentes trajectoires peuvent être identifiées pour dynamiser le secteur. Pour y parvenir, des subventions directes à la consommation ou des aides à la transformation qui stimulent l’offre sont possibles. Deuxièmement, une restructuration du système de production est indispensable pour mieux orienter la production vers des produits plus avantageux en termes de stockage de carbone et d’effet de substitution.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.